Albert Aigueparse, né en 1920 a été berger, boutiller, vacher de 1933 à 1955 chez plusieurs propriétaires sur les montagnes de Montivert, Saint-Projet-de-Salers, Laroquebrou, Pradiers, Marcenat, Vèze.
Après le métier de buronnier durant 22 ans Albert Aigueparse fut fermier durant une trentaine d’années jusqu’à sa retraite en 1984. Pour l’hebdomadaire La Voix du Cantal il donnait son témoignage en 1998(1). La vie d’Albert Aigueparse est un témoignage de l’histoire des zones d’estives dans les années 1940.
« Quand on a connu une vie comme celle-là, on ne l’oublie pas. On n’était pas des plus heureux. Mais, il ne faut pas croire qu’on était malheureux… C’est vrai que notre métier était tenu. Pas de dimanche ni jours fériés. Mais on aimait notre travail et on était fier de le faire. Il nous arrivait même de fredonner en trayant au parc ou en traitant le lait au buron. Aujourd’hui, tout cela paraît impensable. Les temps ont changé, les mentalités aussi.. »
Déroulement de la journée
« On se levait entre 4 et 4 heures 30. La première chose à faire c’était d’allumer le feu pour faire chauffer le café. C’était l’affaire du vacher, le premier levé. Puis on préparait la gerle et on la montait sur le dos au parc. Le temps de s’y rendre, il était 5 heures quand on commençait à traire. On finissait vers 7 heures. On portait le lait avec un charreton tiré par une paire de vaches. Puis, on tournait le parc, tous les jours pour la fumade. Revenus au buron, c’était la soupe au fromage et la crème. On attaquait le métier : le vacher menait le lait, le bouteiller soignait les cochons, le berger écartait les veaux en évitant qu’ils se remélangent avec les vaches. Puis il préparait la soupe. De 13h à 14h30, c’était la sieste. Puis, à nouveau la traite de 15 à 17 heures. Après le casse-croûte, c’était le travail du lait, comme pour la traite du matin. On finissait vers 20 ou 21 heures ».
Et si une bête ou un buronnier étaient malades
« Tout bon vacher était un peu vétérinaire. Ce n’est que dans un cas grave qu’il fallait faire plusieurs kilomètres à travers les montagnes pour téléphoner au vétérinaire et avertir le patron. C’était exceptionnel. Quand un buronnier était malade pas question de se plaindre pour le moindre bobo. On était rude. Je me souviens avoir eu la rougeole. Je ne savais pas ce que c’était. Couvert de boutons, je suis quand même allé traire. Mais, je ne pouvais plus avancer, alors j’ai envoyé le berger, dans le brouillard, appeler le médecin. Il est venu m’a donné des remèdes et m’a recommandé de ne pas sortir ! Comment respecter cette ordonnance ? »
Le ravitaillement de l’équipe au buron
« On nous montait tout de la ferme, aussi bien le bois, car en pleine montagne d’estive il n’y en a pas, que le pain, la charcuterie, sans oublier le barricou de vin. On avait le droit à deux tonnelets pour la saison. Mais on avait du mal à faire la soudure ! Avec l’altitude, le vin se bonifiait, il se conservait frais. On ne le laissait pas piquer ! De même le jambon était toujours appétissant. Le gras ne suintait jamais. On se régalait d’en couper une tranche pour les 4 heures. Les dimanches, on tuait quelque volaille qu’on élevait autour du buron ou un lapin en liberté. Les truites noires du ruisseau, les vraies truites sauvages, les farios amélioraient souvent l’ordinaire. Quant à la tome, au fromage, la crème et le beurre, on ne s’en privait pas, sans faire de gaspillage. Mais rares étaient les semaines où l’on ne se faisait pas quelque bonne truffade qui avait un goût de revenez-y ».
Et les distractions !
« Dans la journée, notre distraction, c’était le travail. On le faisait, comme si on était nous-mêmes patrons. Des fois, on allait à la pêche, à la main, ou en tarissant un coin du ruisseau. Mais pas question d’utiliser un quelconque poisson ! On rejetait même les truitelles qui ne faisaient pas la maille !
De temps en temps, on se rencontrait pour festoyer avec des buronniers des montagnes voisines, pour manger la jambe de cochon, avant de descendre de l’estive. Les jours de fête, il nous arrivait d’aller au bal à Landeyrat. Ce soir là, on s’arrangeait pour terminer le travail un peu plus tôt. A pieds, à travers les montagnes, il fallait presque deux heures de marche pour descendre. La remontée était plus pénible ! Car on avait un peu chopiné et, des fois, on s’était cogné avec quelques gars du pays haut. Pourtant, il fallait être à pied d’œuvre au boulot à 4h30. Juste le temps de changer de tenue ! »
La montagne et ses risques
« Ce qu’on redoutait le plus c’était le brouillard. Heureusement, les vaches plus malines que nous, se rassemblaient d’elles-mêmes autour du parc. Ce qui nous guidait, c’était un peu leurs cloches et leurs beuglements. Mais, comment trouver ce fichu parc quand on ne voyait pas plus loin que deux mètres ? Le chien aussi qui accompagnait le berger et les veaux nous servait de repère. Il n’empêche qu’il nous arrivait de faire plusieurs fois le tour du parc pour le trouver.
J’ai même entendu dire que des vachers avaient couché dehors faute d’avoir pu retrouver le buron ! Une autre de nos craintes, c’était l’orage. Un jour, à la montagne de Paillasseyre (proche du Signal du Luguet/Cézallier), on était en train de traire. Il s’est levé une bourrasque de vent qui nous arrachait les seaux d’entre les jambes. Les bêtes se sont tassées l’une contre l’autre pour se protéger. Impossible de finir la traite ! Un orage de grêle nous est tombé dessus. Dans la montagne, après la tempête, on a retrouvé des renards tués par des grelons ! Je me souviens aussi d’une couche de neige le 1er septembre, à la montagne des Huidres (Marcenat). Elle est restée trois jours. Les bêtes nous échappaient. Elles voulaient redescendre et prenait le chemin de la gare. Il nous fallait les garder nuit et jour. Puis le soleil est revenu »
Et maintenant
« Aujourd’hui les temps ont bien changé. Faire revivre ce que nous avons vécu dans la première moitié du 20ème siècle serait impensable. Pourtant, je n’en ai que de bons souvenirs, même si c’était difficile. C’est l’économie dite moderne qui a fait que ce système a disparu. Nos montagnes cantaliennes ont changé, même si on continue d’y monter des troupeaux. Il y a toujours des bêtes mais de moins en moins d’hommes ! J’espère qu’elles resteront toujours habitées. Je crois qu’on pouvait éviter ou retarder cette désertification. Pourquoi n’aurait-on pas pu essayer de regrouper plusieurs troupeaux. Chacun aurait eu son vacher, mais avec un seul fromager pour traiter le lait de l’ensemble ? Heureusement la COPTASA a vu venir le danger.
Elle a regroupé près des 1200 hectares sur le Cézallier et les a aménagés en estive coopérative au buron de Paillaseyre-bas ou j’ai travaillé. Grâce à elle, le pays n’a pas été colonisé par les Aveyronnais qui avaient réagi plus vite que les Cantaliens à la reconversion des montagnes. Je trouve formidable ce qu’a fait la COPTASA et ce qu’elle continue de faire pour mettre en valeur un patrimoine transmis par nos anciens. Est-ce que nous saurons le conserver pour les générations qui vont nous suivre ? Je l’espère. L’avenir le dira. Mais je ne serai plus là pour vous en parler ».
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Témoignage paru dans La Voix du Cantal du 5 novembre 1998
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